8 mars – Femmes africaines inspirantes

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, la rédaction du Journal Africain met en lumière des parcours féminins inspirants qui contribuent à transformer les dynamiques professionnelles et intellectuelles du continent.
Originaire d’Agadir, Ghada Lamghari est ingénieure de formation et consultante spécialisée dans le leadership et la transformation stratégique. Elle entame son parcours académique en ingénierie à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) en France en 2004, avant de poursuivre sa formation à l’École Marocaine des Sciences de l’Ingénieur (EMSI), où elle obtient un diplôme d’ingénieur en ingénierie et gestion industrielle en 2009.
Après une première expérience dans l’ingénierie et le conseil, elle oriente progressivement son parcours vers l’accompagnement des leaders et des organisations, développant une approche qui combine stratégie, communication et développement des capacités humaines.
Aujourd’hui active sur plusieurs scènes africaines, notamment à Dakar, elle intervient à travers des programmes de coaching, des masterclass et des événements dédiés au leadership et à la transformation professionnelle.
Se définissant comme une « Marocaine du monde », profondément attachée à ses racines, Ghada Lamghari inscrit son action dans une dynamique de transmission et de valorisation des talents africains au sein de la diaspora.

Entretien
1. Vous êtes ingénieure de formation. Comment s’est opérée la transition entre votre parcours en ingénierie industrielle et votre orientation vers le leadership et l’accompagnement stratégique ?
Ma formation d’ingénieure m’a appris à analyser les systèmes, optimiser les processus et résoudre des problèmes complexes. Très vite, j’ai compris qu’au cœur de tous les systèmes performants… il y a l’humain.
J’ai observé que les blocages organisationnels ne sont pas uniquement techniques : ils sont cognitifs, émotionnels et culturels. La performance durable dépend de la qualité des décisions, de la clarté mentale et de la maturité du leadership.
Ma transition n’a donc pas été une rupture, mais une évolution logique : je suis passée de l’ingénierie des systèmes industriels à l’ingénierie des systèmes humains et décisionnels.
Aujourd’hui, j’accompagne les dirigeants à optimiser leur premier levier stratégique : leur état intérieur et leur posture de leadership.
2. Votre parcours vous a menée du Maroc à différents espaces africains, notamment Dakar. En quoi cette mobilité a-t-elle influencé votre vision du leadership africain ?
Évoluer entre le Maroc, la France et plusieurs contextes africains m’a permis d’observer la diversité des dynamiques de leadership sur le continent.
L’Afrique ne manque ni de talent ni d’ambition. Elle manque parfois de cadres de structuration mentale et stratégique adaptés à ses réalités.
Cette mobilité m’a appris qu’un leadership africain efficace doit conjuguer :
- vision long terme
- intelligence relationnelle
- capacité d’adaptation
- et ancrage culturel fort.
Nous avons une richesse relationnelle exceptionnelle. Lorsqu’elle est structurée par une rigueur stratégique, elle devient un avantage compétitif majeur.
3. L’Afrique est souvent présentée comme un continent d’opportunités, mais aussi de défis. Selon vous, quelles sont aujourd’hui les opportunités encore insuffisamment exploitées par les acteurs africains eux-mêmes ?
L’une des plus grandes opportunités encore sous-exploitées en Afrique est le capital humain à haut potentiel.
Nous investissons beaucoup dans les infrastructures et la technologie, mais encore trop peu dans la structuration du leadership, la gestion de la charge mentale des décideurs et la formation cognitive des équipes.
La deuxième opportunité est l’interconnexion intra-africaine.
Les talents africains collaborent souvent davantage avec l’extérieur qu’entre eux.
Enfin, il y a une opportunité majeure dans la montée en compétence stratégique des dirigeants : prise de décision sous pression, gestion de l’incertitude, leadership transformationnel.
C’est là que se joue la prochaine étape du développement du continent.
4. Votre approche associe performance professionnelle et clarté intérieure. Comment ces deux dimensions peuvent-elles coexister dans des environnements économiques parfois marqués par l’incertitude ?
Dans des environnements incertains, la performance ne peut pas être uniquement opérationnelle. Elle doit être neurocognitive.
Un dirigeant stressé, dispersé ou réactif prend de mauvaises décisions.
Un dirigeant régulé, clair et centré décide avec précision.
Clarté intérieure ne signifie pas introspection passive.
Elle signifie régulation du système nerveux, stabilité émotionnelle et capacité à maintenir une vision stratégique malgré la pression.
Dans mes accompagnements, je travaille cette dimension comme un levier business concret, pas comme un concept abstrait.


5. Vous intégrez dans votre travail des notions issues des neurosciences et de la communication consciente. Concrètement, comment ces outils se traduisent-ils dans l’accompagnement des dirigeants et des entrepreneurs ?
Concrètement, j’utilise des outils issus des neurosciences pour :
- améliorer la qualité de la prise de décision
- réduire la charge mentale
- renforcer la concentration stratégique
- réguler le stress en situation de crise
- améliorer la communication interpersonnelle.
Je travaille sur les mécanismes de neuroplasticité, les biais cognitifs, la gestion des états internes et la posture identitaire du leader.
Un dirigeant performant n’est pas celui qui travaille plus.
C’est celui qui pense plus clairement.
6. Le leadership transformationnel est aujourd’hui un terme largement utilisé. Que signifie-t-il réellement dans un contexte africain ?
Dans un contexte africain, le leadership transformationnel signifie créer un impact systémique et durable, pas seulement générer des résultats financiers à court terme.
Il implique :
- développer les talents
- transmettre
- structurer
- et laisser une empreinte.
Le leadership transformationnel africain doit intégrer notre dimension communautaire tout en élevant les standards de performance internationale.

7. Pensez-vous que les modèles de leadership appliqués en Afrique doivent être repensés pour mieux correspondre aux réalités culturelles, sociales et économiques du continent ?
Oui, mais sans les opposer.
Nous devons adapter les modèles internationaux à nos réalités culturelles, économiques et sociales.
Le leadership africain ne doit pas être une copie.
Il doit être une version optimisée : stratégique, ancrée et globalement compétitive.
Il est possible d’être profondément africain et parfaitement international.
8. En tant que femme africaine évoluant dans des environnements professionnels internationaux, quels défis avez-vous rencontrés et comment les avez-vous dépassés ?
Les défis existent : stéréotypes, sous-estimation initiale, attentes sociales parfois contradictoires.
Je les ai dépassés en construisant une expertise solide, mesurable et incontestable.
Dans les environnements internationaux, la crédibilité se construit par la compétence, la cohérence et les résultats.
Mon approche repose sur la rigueur stratégique.
C’est ce qui permet de dépasser les étiquettes.

9. La diaspora africaine joue un rôle de plus en plus visible dans les dynamiques économiques et intellectuelles du continent. Comment peut-elle contribuer de manière concrète au développement africain ?
La diaspora a un rôle clé dans le transfert de compétences, la création de ponts économiques et l’élévation des standards.
Mais sa contribution doit être structurée.
Ce n’est pas uniquement une question d’investissement financier, mais de transmission de méthodes, de gouvernance et de culture de performance.
La diaspora peut devenir un accélérateur stratégique pour le continent.
10. Votre parcours entre le Maroc et plusieurs espaces internationaux peut donner l’image d’une « Marocaine du monde ». Comment parvient-on à préserver un ancrage identitaire fort tout en évoluant dans des environnements professionnels internationaux ?
Préserver son ancrage identitaire demande une clarté intérieure forte.
Lorsque l’identité est stable, l’adaptation internationale devient une compétence, pas une dilution.
Je me définis comme une Marocaine du monde : profondément attachée à mes racines, tout en évoluant dans des environnements globaux.
L’ancrage donne la stabilité.
L’ouverture donne l’expansion.
11. Quel regard portez-vous sur la nouvelle génération africaine qui construit aujourd’hui sa carrière entre plusieurs pays et plusieurs cultures ?
Je vois une génération ambitieuse, mobile, connectée et exigeante.
Elle a accès à l’information mondiale.
Le défi est désormais la profondeur.
Accumuler des compétences ne suffit pas.
Il faut développer la solidité mentale et la capacité à créer de la valeur durable.
12. Enfin, quel message souhaiteriez-vous adresser aux jeunes Africains qui souhaitent concilier réussite personnelle, engagement et impact collectif ?
Ne choisissez pas entre réussite personnelle et impact collectif.
Développez d’abord votre excellence.
Structurez votre discipline, votre vision et votre leadership intérieur.
L’impact collectif est une conséquence naturelle d’une compétence solide et alignée.
L’Afrique a besoin de leaders compétents, lucides et courageux.


