Le Sahara Marocian, matrice de l’armée marocaine : de la vision d’Al-Mansour Ed-Dahabi à l’édification militaire de Moulay Ismaïl (XVIᵉ-XVIIIᵉ siècles)

L’histoire militaire du Maroc ne peut être comprise sans revenir à ses fondements sahariens. Bien avant l’époque contemporaine, les tribus du Sahara ont joué un rôle structurant dans la formation de l’armée chérifienne et dans la consolidation de l’État marocain.

Dans cet article, le diplomate marocain Sidi Mohammed Biedallah met en lumière le rôle déterminant des composantes sahariennes dans l’édification de l’institution militaire entre le XVIᵉ et le XVIIIᵉ siècle, depuis le règne d’Ahmed Al-Mansour Ed-Dahabi jusqu’à l’œuvre structurante de Moulay Ismaïl.

À travers une analyse documentée, appuyée sur des sources historiques majeures (Ibn Khaldoun, Léon l’Africain,Morsy Magali, Pierre Bonte, Grigori Lazarev…), cette étude démontre que le Sahara n’a pas été une périphérie du pouvoir marocain, mais l’un de ses cœurs stratégiques.

Le rôle pionnier du Sahara dans l’édification et l’évolution de l’Etat-Nation marocain couvre les éléments les plus constitutifs, comme c’est le cas de l’institution militaire, à l’heure de ses premiers développements en armée de métier, initiés par le Sultan Ahmed Al- Mansour Ed- Dahabi, et pris à bras le corps par le Souverain Bâtisseur

Moulay Ismaïl.

1ère Partie : Importance des tribus sahariennes dans l’armée saâdienne

Le premier noyau de l’armée saâdienne, mobilisée par le fondateur de la dynastie, le Chérif Mohammed El Qaïm, au début du XVIe siècle, pour la libération des enclaves maritimes marocaines occupées par les Portugais, a été constitué de contingents de tribus de Sous auxquelles se sont ralliées des tribus du Maroc pré-saharien et saharien. La résistance saâdienne a commencé par la récupération des Forts de Santa de Cruz de Mar Pequeña (près de Tarfaya) en 1524 et du Gue d’Aguer (Agadir) en 1541).

Andrzej Dziubinski relève que les Saâdiens “ attachaient la plus grande importance aux provinces du Sud. C’était le berceau traditionnel de tous les prétendants au pouvoir et les Saâdiens n’oubliaient pas leur origine. C’est pourquoi les oasis du sud de l’Atlas et du Sahara ont eu les garnisons les plus fortes.


Kasbah de Oued Drâa

La Mahalla du Sultan Mohamed Cheikh Es- Saâdi à Sakia Al- Hamra

Le Sultan Mohammed Ech- Cheikh (1554 – 1557) a mené une grande Mahalla au Sahara, aux confins de Sakia Al- Hamra, à laquelle a pris part l’historien espagnol Marmol Carbajal et en a fait le récit dans sa « Description de l’Afrique », témoignant que le Souverain saâdien a enrôlé un contingent militaire des R’hamna de dix mille hommes, dont sept cent cavaliers 2, avant de les réinstaller à Tamesna (Moulouya- Marrakech-Safi), écrit Abderrazzak Essadiki dans «Les Rehāmna depuis leur installation au Sahara jusqu’à 1862. »3

Cette tribu saharienne, implantée depuis dans la région qui porte son nom, R’hamna, au nord de Marrakech, est une fraction de Beni Hassan, dont fait partie les Mghafra, les Oulad Dlim et les Berabich, qui ont commencé, à partir du début du XIVe siècle, à dominer la partie occidentale du Grand Sahara, après y avoir été repoussé par les Almohades des plaines steppiques de l’Oriental marocain en vue d’y contrer leurs rivaux Almoravides, puis encouragé par les Mérinides à s’y imposer afin de leur confier la gestion des routes caravanières transsahariennes.

Ibn Khaldoun, dans l’« Histoire des Berbères », précise que le règne du Sultan mérinide Abou Al- Hassan (1331 – 1351) marque la période de déplacement des Beni Hassan Maâquiliens de Sous vers le Sahara.4

Hassan Ibn Al- Ouazzane, Léon l’Africain, qui a emprunté l’axe caravanier Nul Lamta – Dra’ – Sakia Al- Hamra, lors de ses missions diplomatiques en tant qu’Ambassadeur des Mérinides/Wattassides puis des Saâdiens auprès des Rois des pays du Soudan (Afrique occidentale), a signalé, dans son encyclopédie de géographie, l’implantation des R’hamna au large du Sahara marocain.5

Sakia Al- Hamra dans la politique saharienne d’Al- Mansour Ed- Dahabi

Héritier de cette armée impériale, modelée par la fusion des multiples composantes de la société marocaine mais restée dépendante de l’appel à la mobilisation -combien conjoncturel-, le Sultan Moulay Ahmed Al- Mansour Ed- Dahabi (1578-1603), conscient du progrès atteint par les armées ottomanes, ibériques et européennes, s’est attelé à imprimer un cachet professionnel à l’institution militaire, tant en matière d’organisation que d’équipements et de terminologie.

Le Sultan Ahmed Al- Mansour a réussi à canaliser le gros du flux humain et matériel des échanges caravaniers transsahariens sur le corridor occidental, qui traverse Oued Sakia Al- Hamra, dans l’ensemble de ses ramifications, Tagaoust-Awlîl (Mauritanie), Nul Lamta-Audaghost (Mauritanie) et Sijilmassa-Tombouctou (Mali), comme l’observe Pierre Bonte dans son ouvrage « La Saqiya al Hamrâ, berceau de la culture ouest-saharienne. »6

Andrzej Dziubinski considère que l’armée saâdienne au nombre de 63 500 hommes est répartie en “ 15 000 du Sous et de la vallée du Dra’ (y compris le Sahara marocain), 25 000 de la région de Marrakech, 20 000 de la région de Fez, dont les 5 000 de la garde du Sultan, et 3 500 de fusiliers et -renégats-. ”

2ème Partie : Les Sultans alaouites promoteurs des contingents sahariens de l’armée chérifienne

L’avènement de la dynastie Alaouite, aux mains du Sultan Moulay Ali Chérif, à partir de la troisième décade du XVIIe siècle, s’est appuyé sur le ralliement des tribus sahariennes, qui se sont fédérées pour prêter l’acte de l’allégeance, la Bayaâ, aux Souverains alaouites descendants du Prophète, Sidna Mohammed.

De la Chapelle indique que les Sultans Alaouites “ Mohamed Chérif et ses successeurs ” sont allés chercher les tribus sahariennes pour les enrôler dans l’armée chérifienne, là où elles se trouvent, au “ Sahara occidental ” et dans les autres régions marocaines, Sous et Oujda, où elles ont l’habitude de se réinstaller, au gré des vicissitude du temps.7

Grigori Lazarev affirme, dans son ouvrage « Les Sanhaja du Maghreb Al Aqsa, de longues mouvances identifiées par leurs empreintes ethno-toponymiques » que “ les premières tribus du Guich Ahl Sous furent au milieu du XVI° siècle, suivies par des composantes de toutes les tribus Dhwi Hassan du Sahara, les Ouled Dlim, les Rehamna, les Ahmar, les Ouled Bu Sbaa, les Sgharna, les Abda ainsi que les Tekna du nord du Sahara. ” 8


Centralité des contingents sahariens dans l’armée Ismaïlienne

Sultan Moulay Ismaïl (illustré par Henry de Castries en 1903)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Isma%C3%AFl_ben_Ch%C3%A9rif


Le Sultan Moulay Ismaïl (1672-1727), de mère saharienne, Lalla Mbarka Bint Yark Al- Maghfiria et dont l’épouse Lalla Khnatha Bint Bakkar Al- Maghfiria est la mère de la lignée dynastique, depuis le Sultan Moulay Abdallah, a accordé un rôle pionnier aux tribus sahariennes dans la mise en place de l’armée chérifienne de métier.

La Mahalla en 1678 au Sahara marocain du Sultan Moulay Ismaïl

De la Chapelle note, à cet égard, que le Sultan Moulay Ismaïl a eu un accueil triomphal auréolé de fierté dans la mémoire Hassanie-, lors de Sa Grande Mahalla en 1678, six ans à peine après son accession au Trône Alaouite, qui l’a mené aux oasis de Jbal Bani pour parcourir les Kasbas de l’Oued Dra’ avant de camper aux confins de l’Oued Sakia al- Hamra où les tribus sahariennes lui ont prêté l’Acte souverain de l’Allégeance, La Bayaâ.

Le Sultan Moulay Ismaïl a pris coutume d’installer des fractions des tribus sahariennes (Ouled Dlim, Maghafra, Laarossyine, Oulad Bou Sbaa, Tekna, …), communément appelées Oudayas, aux abords des villes impériales (Meknès, Fès, Marrakech, Rabat, …), pour pouvoir disposer, signale Magali Morsi dans « Moulay Isma’il et l’armée de métier », d’une “ une réserve quasi-inépuisable ”, alors que des historiens occidentaux les qualifient de “ colonne vertébrale du pouvoir ”.9


Organisation de l’armée de métier ismaïlienne

Kasba de Oudayas

https://es.wikipedia.org/wiki/Qasba_de_los_Udayas

Le « siècle » du Sultan Moulay Ismaïl (1672- 1727), Bâtisseur de l’armée de métier marocaine, a été marqué par la prééminence de cinq formations militaires :

1. Les Oudayas (Ahl Sous, Oulad Dlim et les Mghafra)
2. Les Cheraga, tribus de l’est
3. les Cherarda, tribus du centre
4. Les Abids Al- Boukhari, originaires des pays du Soudan (Afrique occidentale), qui prêtent serment de fidélité au Sultan Moulay Ismaïl sur le livre de “ Sahih Al- Boukhari”.

5. « Les renégats », contingent formé d’Européens, une sorte de légion étrangère.

L’armée de Moulay Ismaïl est divisée en colonnes (Er- Rehas) de 1 000 hommes chacune présidée par un officier supérieur (Caïd Er- Reha), secondé par des sous- officiers (Caïds Al- Mia), chacun disposant de 100 éléments, qui sont auxiliés par quatre Moqaddemin, chacun d’eux à la tête d’un groupe de vingt-cinq éléments.10

Les Er- Rehas Oudayas, placés à l’avant-garde immédiate des Mahallas du Sultan Moulay Ismaïl, qui en cinquante-cinq ans de règne en a effectué plus de vingt-cinq, sont souvent mandatées des missions militaires les plus périlleuses ”. Le statut militaire officiel des Oudayas, cantonnées aux alentours des villes impériales, permet au Sultan Moulay Ismaïl de les mobiliser pour “ combattre à n’importe quel moment et en n’importe quel point du territoire ”.

La quiétude et la sécurité que le Sultan Moulay Ismaïl a imprégné à l’Empire Alaouite Chérifien sont devenues si légendaire que l’imaginaire populaire s’enorgueillit de rappeler qu’ “ un non-musulman ou une femme pouvaient se rendre d’Oujda à l’Oued Noun sans être inquiétés. ”

Le règne du Sultan Moulay Ismaïl a été marqué par des campagnes militaires incessantes pour la préservation de l’intégrité territoriale et la récupération des zones occupées des mains des puissances européennes, le Souverain alaouite a récupéré Al- Mahdia en 1681, Tanger en 1684 et Larache en 1689.

Le Sahara marocain constitue le berceau de la société et de l’Etat marocains. Les chantiers structurels opérés par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, Que Dieu L’Assiste, depuis son accession au Trône, le 30 juillet 1999, tant dans leurs dimensions sociétale et institutionnelle que politique et diplomatique, ont pour dénominateur commun la marocanité du Sahara.

Le Sahara est le prisme à travers lequel le Maroc considère son environnement international ” Clarifie Sa Majesté le Roi Mohammed VI, Que Dieu Le Glorifie. (Discours du 69ème anniversaire de la Révolution du Roi et du Peuple, 20 août 2022).

Références :

1 Andrzej Dziubinski. L’armée et la flotte de guerre marocaines à l’époque des sultans de la dynastie saadienne. Hespéries Tamuda Vol. XIII, 1972, Rabat. P. 88

2 Mármol Carvajal. Descripción General de África. Tomo 1. Madrid. 1953
3 Essadiki Abderrazzak. Les Rehāmna depuis leur installation au Sahara jusqu’à 1862. In: Antiquités africaines,

37,2001. pp. 131-138; doi : https://doi.org/10.3406/antaf.2001.1339 4 Ibn Khaldoun. Trad. De Slane, Histoire des Berbères, Paris, 1982, 4 vol.

  1. 5  Léon L’Africain. Description de l’Afrique : tierce partie du monde. Volume 1, Tr. par Ch. Schefer Ed. 1896
  2. 6  Pierre Bonte. La Saqiya al Hamrâ, berceau de la culture ouest-saharienne. ED. La Croisée des Chemins. 2012
  3. 7  F. De La Chapelle. Le Sultan Moulay Isma’il et les Berbères Sanhaja du Maroc central, 1931. In: Revue d’histoire moderne, tome 7 N°5,1932. pp. 519-520
  4. 8  Grigori Lazarev. Les Sanhaja du Maghreb al Aqsa, de longues mouvances identifiées par leurs empreintes ethno- toponymiques. Avril 2024
  5. 9  Morsy Magali. Moulay Isma’il et l’armée de métier. In: Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 14 N°2, Avril-juin 1967. pp. 97-122;

10 Kharoufi Mostafa. L’armée marocaine avant le Protectorat. In: Horizons Maghrébins – Le droit à la mémoire,

N°3-4, 1985. Méthodes et recherches en Sciences humaines et sociales au Maghreb. pp. 94-114;

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