
Cet article s’appuie sur les conclusions des Perspectives agricoles 2025-2034 de l’OCDE et de la FAO, ainsi que sur les analyses de l’économiste français Christian de Perthuis, spécialiste reconnu des questions climatiques et du développement durable.
L’agriculture mondiale entre dans une décennie décisive. Alors que la population mondiale continue de croître, que les habitudes alimentaires évoluent rapidement et que les effets du changement climatique se multiplient, la question de la sécurité alimentaire devient plus stratégique que jamais. Dans leurs Perspectives agricoles 2025-2034, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) dressent un état des lieux des transformations attendues dans les secteurs agricole, halieutique et aquacole au cours des dix prochaines années.
Le rapport met en évidence une réalité contrastée : la production mondiale devra continuer à augmenter pour répondre à la demande, mais cette croissance devra être conciliée avec la réduction des émissions de gaz à effet de serre et la préservation des ressources naturelles.

Une demande alimentaire mondiale en hausse, mais moins rapide
Selon les projections de l’OCDE et de la FAO, la consommation mondiale de produits agricoles poursuivra sa progression jusqu’en 2034. Toutefois, cette croissance devrait être plus modérée que lors des décennies précédentes.
Ce ralentissement s’explique principalement par la baisse du rythme de croissance démographique mondiale et par une saturation progressive de la demande alimentaire dans les pays développés, où les besoins nutritionnels sont déjà largement couverts.
En revanche, les pays à revenu faible ou intermédiaire devraient représenter la majeure partie de la nouvelle demande mondiale. L’Afrique subsaharienne, l’Asie du Sud et certaines régions d’Amérique latine seront au cœur de cette dynamique. L’urbanisation rapide et l’amélioration des revenus favoriseront une diversification des régimes alimentaires, avec une consommation accrue de viande, de poisson, de produits laitiers et de protéines animales.
L’Afrique au centre des enjeux alimentaires de demain
Pour les experts, l’Afrique occupe une place centrale dans les perspectives agricoles de la prochaine décennie. Le continent devrait enregistrer l’une des plus fortes croissances démographiques au monde, ce qui augmentera considérablement les besoins alimentaires.
Cette situation représente à la fois un défi et une opportunité. Les investissements dans les infrastructures agricoles, l’irrigation, la mécanisation et les nouvelles technologies pourraient permettre à plusieurs pays africains d’améliorer leur sécurité alimentaire tout en développant leurs capacités d’exportation.
Cependant, les auteurs du rapport soulignent que de nombreux pays restent confrontés à des obstacles majeurs : faibles rendements agricoles, vulnérabilité climatique, accès limité aux financements et dépendance aux importations alimentaires.
Élevage et aquaculture en pleine expansion
L’évolution des habitudes de consommation devrait stimuler fortement les secteurs de l’élevage et de l’aquaculture. Les produits d’origine animale continueront de gagner du terrain dans de nombreuses économies émergentes.
L’aquaculture apparaît notamment comme l’un des secteurs les plus dynamiques. Face à la pression exercée sur les ressources halieutiques naturelles, elle est appelée à jouer un rôle croissant dans l’approvisionnement mondial en protéines.
Cette évolution ouvre de nouvelles perspectives économiques pour plusieurs pays africains disposant d’importantes ressources maritimes ou continentales, notamment le Maroc, la Mauritanie, le Sénégal, l’Égypte ou encore la Tanzanie.
Le défi climatique au cœur des préoccupations
L’augmentation de la production agricole mondiale soulève néanmoins une question essentielle : celle de son impact environnemental.
Les Perspectives agricoles soulignent que la croissance attendue de l’élevage et de certaines productions agricoles pourrait entraîner une hausse des émissions de gaz à effet de serre liées au secteur agricole. Aujourd’hui déjà, l’agriculture représente une part importante des émissions mondiales de méthane et d’oxyde nitreux.
Christian de Perthuis rappelle que l’agriculture se trouve au croisement de deux impératifs majeurs : nourrir une population mondiale en augmentation tout en participant à la lutte contre le changement climatique.
Pour relever ce défi, les experts préconisent une amélioration significative de la productivité agricole grâce à l’innovation technologique, à une meilleure gestion de l’eau, à l’agriculture de précision et à l’adoption de pratiques plus durables.
Une baisse progressive des prix agricoles attendue
Les projections de l’OCDE et de la FAO anticipent une légère baisse des prix agricoles internationaux en termes réels au cours de la prochaine décennie.
Cette tendance serait rendue possible par l’amélioration des rendements agricoles et les progrès technologiques attendus dans plusieurs régions du monde.
Toutefois, les auteurs du rapport mettent en garde contre de nombreuses incertitudes susceptibles de modifier ces prévisions : événements climatiques extrêmes, tensions géopolitiques, conflits armés, perturbations logistiques ou encore crises énergétiques.
Les récentes crises mondiales ont démontré la fragilité des chaînes d’approvisionnement alimentaires et l’importance d’assurer une meilleure résilience des systèmes agricoles.
La coopération internationale, condition essentielle de la sécurité alimentaire
L’un des principaux messages du rapport concerne le rôle crucial du commerce international. L’OCDE et la FAO considèrent que des marchés agricoles ouverts et un système commercial fondé sur des règles claires demeurent indispensables pour garantir l’approvisionnement alimentaire mondial.
Dans un contexte marqué par la multiplication des tensions géopolitiques et des politiques protectionnistes, les organisations internationales appellent à renforcer la coopération multilatérale afin d’éviter les ruptures d’approvisionnement susceptibles d’aggraver l’insécurité alimentaire dans les régions les plus vulnérables.
Vers une agriculture plus productive et plus durable
Au-delà des chiffres, les Perspectives agricoles 2025-2034 dessinent une feuille de route pour l’avenir de l’agriculture mondiale. Les experts estiment qu’une combinaison de gains de productivité, d’innovation technologique et d’adoption de pratiques respectueuses de l’environnement pourrait permettre non seulement de réduire les émissions agricoles, mais également de progresser dans la lutte contre la faim.
L’enjeu dépasse désormais la simple augmentation de la production. Il s’agit de construire des systèmes alimentaires capables de nourrir durablement une population mondiale toujours plus nombreuse, tout en préservant les ressources naturelles pour les générations futures.
Pour l’Afrique, cette transition représente sans doute l’une des plus grandes opportunités de développement économique et social des prochaines décennies.
