
Ingénieur en chimie nucléaire, homme de culture, musicien, poète et serviteur de l’État, Kaïsse Ben Yahia incarne une trajectoire singulière où se croisent savoir scientifique, création artistique et engagement au service du Royaume.
Originaire de Tétouan, ville dont il revendique avec fierté l’héritage arabo-andalou, il a consacré une part importante de sa carrière à l’action sociale et institutionnelle, notamment à travers ses responsabilités à la Fondation Mohammed V pour la Solidarité, avant de rejoindre le Cabinet Royal en qualité de chargé de mission.
Passionné de musique, profondément attaché aux valeurs de transmission, de solidarité et de dialogue culturel, Kaïsse Ben Yahia s’est également imposé ces dernières années dans le paysage littéraire marocain. Après la publication de Patch-Words, L’Amour émoi en 2022, puis Patchwords II, L’Amour en vers, il poursuit son chemin poétique avec La Nuit du Jeudi… le Souffle du Vendredi, son troisième recueil, entièrement écrit en langue arabe, où se mêlent spiritualité, émotion, mémoire et réflexion sur l’humain.
À travers son parcours, il illustre cette génération de Marocains capables de faire dialoguer modernité et héritage, sciences et arts, action publique et sensibilité créative.
Dans cet entretien accordé au Journal Africain, Kaïsse Ben Yahia revient sur son itinéraire personnel, son attachement à ses racines, sa vision de la culture comme moteur de développement, ainsi que sur les transformations du Maroc sous la conduite de Sa Majesté le Roi Mohammed VI.
Entretien réalisé par Aimane Reghais pour Le Journal Africain.
Parcours et identité:

1.Votre parcours réunit les sciences, la culture, la musique, la poésie et le service public. Quel fil conducteur relie toutes ces dimensions de votre vie ?
Je dirais que la réponse se trouve effectivement dans la question : le fil conducteur, c’est la vie elle-même. Plus précisément, c’est une quête de sens qui n’a cessé d’accompagner chacune des étapes de mon parcours et qui s’est exprimée à travers différents langages.
Les sciences ont constitué une école de rigueur et de méthode. Elles m’ont appris à observer, à questionner, à douter, à rechercher les causes et les mécanismes qui régissent le monde. Elles ont forgé en moi une discipline intellectuelle fondée sur la raison, l’exigence et la recherche de la vérité.
Parallèlement, la culture, la musique et la poésie m’ont offert un autre accès à la compréhension du réel. Là où la science éclaire le monde par l’analyse, l’art l’éclaire par l’émotion, l’intuition et la beauté. Ces deux approches, loin de s’opposer, se complètent et s’enrichissent mutuellement.
Cet attachement à la culture est profondément enraciné dans mon histoire familiale. J’ai grandi dans un univers où la poésie, la musique et la pensée occupaient une place naturelle. Mon père, Mohammed Ben Yahia Tanjaoui, était un grand poète dont les textes ont été chantés par d’illustres artistes du monde arabe tels que Mohammed Abdel Wahab, Abdel Halim Hafez ou encore Abdelwahab Doukkali. Notre maison était un lieu de rencontre où se croisaient poètes, écrivains, musiciens et penseurs. Ces soirées d’échange, de création et de partage ont profondément marqué mon imaginaire et ma sensibilité. Elles m’ont transmis le goût du dialogue, de la connaissance et de l’ouverture aux autres.
Le service public constitue une autre dimension essentielle de mon parcours. Là encore, il s’agit d’un héritage reçu. J’ai été élevé dans le respect des valeurs de loyauté, de responsabilité et de dévouement envers la Nation et le Trône. Servir son pays et contribuer, à son échelle, à l’intérêt général est pour moi à la fois un devoir et un privilège. C’est une source de fierté profonde qui donne un sens concret à l’engagement quotidien.
Si je devais finalement résumer en un seul mot ce qui relie toutes ces dimensions de ma vie, ce ne serait peut-être pas seulement la quête de sens, mais la transmission. La transmission du savoir, des valeurs, de la mémoire, de la culture et de l’expérience. C’est une mission que mes parents ont portée avec une remarquable générosité et qu’ils considéraient comme sacrée. À mon tour, j’essaie humblement de prolonger cet héritage, convaincu que ce que nous transmettons aux autres est souvent ce qui demeure le plus durable de notre passage sur terre.
2. Tétouan occupe une place particulière dans votre parcours. Quelles valeurs et quels souvenirs cette ville vous a-t-elle transmis ?
Tétouan occupe en effet une place très particulière dans mon parcours, car elle a largement contribué à façonner ma personnalité et ma vision du monde. Si je devais résumer ce qu’elle m’a transmis, je parlerais avant tout des valeurs de la Tamaghrabite, cette manière profondément marocaine d’être au monde, avec cette sensibilité particulière qui caractérise le Nord du Royaume.
Ces valeurs ont irrigué toute notre grande famille tétouanaise, le sens du partage, la solidarité spontanée, le respect de l’autre, l’élégance dans les relations humaines, la pudeur, le savoir-vivre et cette capacité à créer du lien sans ostentation. Elles s’exprimaient naturellement dans le quotidien, dans les relations de voisinage, dans l’accueil réservé aux invités, dans la place accordée à la famille et dans l’attention portée aux autres.
J’ai passé à Tétouan, et plus particulièrement à Martil, une grande partie de mes vacances d’enfance et d’adolescence. En dehors des périodes scolaires, c’est là que se déroulaient les moments les plus heureux et les plus insouciants de ma jeunesse. C’est là que se sont forgées certaines de mes plus belles amitiés et que se sont enracinés des souvenirs qui demeurent d’une étonnante vivacité.
Je me souviens des premières notes de musique apprises avec mes amis, des découvertes artistiques qui ont nourri ma passion naissante pour cet univers. Je me rappelle également l’enthousiasme des matchs du Moghreb Atlético Tetuán, auxquels nous assistions en groupe dans une ambiance de fête populaire où se mêlaient passion sportive, fraternité et sentiment d’appartenance. Je revois aussi les longues séances de cinéma, ces après-midi où l’on pouvait enchaîner plusieurs projections sans voir le temps passer, ainsi que les interminables parties de dominos qui étaient autant de prétextes à la convivialité, aux discussions et aux éclats de rire.
Mais au-delà de ces souvenirs, Tétouan m’a transmis quelque chose de plus profond : le goût de la culture et du beau. Ville de poésie, de musique andalouse, d’artisanat raffiné et de mémoire vivante, elle porte en elle une forme d’harmonie entre héritage et modernité qui continue de m’inspirer. Son histoire, marquée par les influences amazighes, arabes, andalouses, judaïques et méditerranéennes, lui a donné une identité singulière où l’ouverture n’a jamais été incompatible avec l’attachement aux racines.
Lorsque je pense à Tétouan, ce ne sont donc pas seulement des lieux ou des événements qui me reviennent à l’esprit, mais une atmosphère, une éducation sentimentale et humaine. C’est une ville qui m’a appris que l’on peut être profondément attaché à son identité tout en restant ouvert au monde. Une ville qui continue d’habiter ma mémoire comme une source de lumière, de beauté et de fidélité à ce que nous sommes.
3.Vous évoquez souvent l’influence de votre père, journaliste et poète. Quel héritage humain et intellectuel vous a-t-il légué ?
Feu mon père m’a légué l’essentiel de ce que je suis aujourd’hui. Plus qu’un héritage intellectuel ou culturel, il m’a transmis une manière d’être au monde. Cette transmission ne passait pas tant par les discours que par l’exemple. Il incarnait au quotidien les valeurs qu’il défendait, avec une cohérence et une authenticité qui forçaient naturellement le respect.
Avec le temps, j’ai compris que ce qu’il nous transmettait lui venait lui-même de son père, feu Haj Mohammed Ben Yahia. Il y a ainsi, dans notre famille, une chaîne de transmission humaine et morale qui traverse les générations. C’est d’ailleurs pour cette raison que je travaille actuellement à écrire l’histoire et le parcours de mon père. J’y vois un devoir de mémoire et de transmission, non seulement envers ma famille, mais aussi envers tous ceux qui pourront y découvrir un destin exemplaire et une époque riche d’enseignements.
Mon père possédait des qualités humaines rares. Il était d’une humilité profonde, d’une bonté naturelle et d’une générosité presque désarmante. Il donnait sans compter et semblait n’attendre que très peu pour lui-même. Son sourire était une forme de langage universel, il allait spontanément vers les autres, quels qu’ils soient, avec une bienveillance sincère et une élégance de cœur qui marquaient durablement ceux qui le rencontraient.
Poète, il l’était bien au-delà de ses écrits. La poésie ne constituait pas seulement une activité ou un talent, elle était sa manière de regarder le monde. Tout chez lui semblait habité par le verbe, par la beauté du mot juste et par une sensibilité particulière aux êtres et aux choses. À son contact, j’ai appris que la poésie ne se limite pas aux vers, elle est une façon d’habiter le réel, de percevoir la beauté là où d’autres ne voient que l’ordinaire.
Parmi les héritages les plus précieux qu’il m’a laissés figure également l’amour de la langue arabe. Il en était un défenseur passionné. Je me souviens qu’il refusait souvent de poursuivre une conversation lorsque je glissais un mot étranger alors qu’un équivalent arabe existait. Nos échanges pouvaient alors devenir de véritables joutes linguistiques, parfois exigeantes, mais toujours enrichissantes. Grâce à lui, j’ai découvert la richesse infinie de cette langue, sa musicalité, sa profondeur et sa capacité à exprimer les nuances les plus subtiles de la pensée et de l’émotion.
Mais si je devais retenir une valeur qui résume toutes les autres, ce serait sans doute la sincérité. Mon père était profondément sincère avec lui-même. Il ne cherchait ni à paraître ni à plaire. Il demeurait fidèle à ses convictions, à ses principes et à sa conscience. Dans un monde où les apparences occupent souvent une place excessive, cette fidélité à soi-même constitue peut-être l’héritage le plus précieux qu’il m’ait transmis.
À travers lui, j’ai appris que la véritable grandeur ne réside ni dans la notoriété ni dans les honneurs, mais dans la qualité de la relation que l’on entretient avec les autres, avec sa propre conscience et avec les valeurs que l’on choisit de servir. C’est un héritage humain, moral et spirituel qui continue de m’accompagner chaque jour.
Engagement et service public:

4.Après une décennie au sein de la Fondation Mohammed V pour la Solidarité quels enseignements avez-vous tirés du contact direct avec les réalités sociales du Royaume ?
Après une décennie passée au sein de la Fondation Mohammed V pour la Solidarité, je préfère parler non pas de réalités sociales, mais de réalités humaines. Car au-delà des indicateurs, des programmes et des projets, ce sont avant tout des femmes et des hommes que j’ai eu le privilège de rencontrer, d’écouter et parfois d’accompagner dans leurs parcours de vie.
Cette expérience m’a permis de découvrir le Maroc dans toute sa profondeur humaine, au plus près de celles et ceux qui en constituent la véritable richesse. Des montagnes aux oasis, des villages les plus reculés aux grandes villes, j’ai pu mesurer à quel point notre pays est porté par une diversité exceptionnelle de parcours, de cultures et de sensibilités, un héritage forgé au fil des siècles par une histoire riche de valeurs, de traditions et de spiritualité.
L’un des enseignements majeurs que j’en retire est que la première richesse du Maroc n’est ni matérielle ni géographique, elle est humaine. Elle réside dans la qualité de ses femmes et de ses hommes, dans leur capacité d’adaptation, leur résilience, leur sens de la dignité et leur attachement profond aux valeurs qui fondent notre communauté nationale.
Cette conviction est particulièrement forte lorsqu’il s’agit de la jeunesse. Partout où je me suis rendu, j’ai rencontré des jeunes porteurs d’ambition, d’intelligence, de créativité et d’une formidable énergie de construction. On parle souvent des attentes de la jeunesse, on oublie parfois de souligner ce qu’elle apporte déjà à la société. Je suis convaincu que le Maroc dispose, dans sa jeunesse, d’un potentiel de développement encore largement sous-estimé. Elle porte en elle une capacité d’innovation, d’engagement et de dépassement qui constitue l’une des plus grandes promesses de notre avenir.
Ce qui m’a également marqué, c’est l’attachement profond de nos concitoyens à leur pays. Dans les régions les plus éloignées comme dans les centres urbains, j’ai souvent été frappé par la force du lien qui unit les Marocains à leur Nation. Cet attachement s’exprime parfois discrètement, mais il est réel, sincère et profondément enraciné.
Enfin, ce qui m’a le plus touché au cours de ces années, c’est sans doute la générosité des personnes rencontrées. Les enfants, les jeunes, les femmes et les hommes que j’ai croisés aux quatre coins du Royaume m’ont souvent impressionné par leur foi en l’avenir, leur courage face aux difficultés et leur volonté de contribuer au bien commun. J’ai rencontré d’innombrables personnes qui, malgré des conditions parfois modestes, cherchaient d’abord à servir avant de demander à être servies. Cette disposition à l’entraide, cette conscience de l’intérêt collectif et cette générosité spontanée constituent à mes yeux l’un des plus beaux visages du Maroc.
Au fond, ces dix années m’ont appris une leçon essentielle : le développement ne se résume jamais à des infrastructures ou à des statistiques. Il repose avant tout sur la confiance accordée aux femmes et aux hommes, sur leur capacité à agir, à créer et à espérer. Et de ce point de vue, je demeure profondément optimiste, car j’ai vu de près ce que notre peuple porte en lui de force, de talent et de générosité.
5.Selon vous, quel rôle la solidarité joue-t-elle aujourd’hui dans le développement humain du Maroc ?
Pour moi, la solidarité ne peut pas être réduite à un outil, à un mécanisme d’intervention ou à un simple levier de développement. Elle est bien plus fondamentale que cela, elle constitue une valeur profondément ancrée dans l’identité marocaine et dans notre manière collective d’être au monde.
La solidarité est cette disposition naturelle qui pousse les Marocains à se mobiliser les uns pour les autres lorsque les circonstances l’exigent. Elle se manifeste dans les moments de joie comme dans les épreuves, dans les grandes mobilisations nationales comme dans les gestes du quotidien. C’est cette capacité que nous avons à faire corps face aux difficultés, à nous soutenir mutuellement et à placer l’intérêt collectif au-dessus des intérêts individuels lorsque l’essentiel est en jeu.
L’histoire de notre pays en offre d’innombrables illustrations. Au fil des siècles, les Marocains ont développé des formes de solidarité profondément enracinées dans leurs traditions culturelles, spirituelles et sociales. Qu’il s’agisse de la famille, du voisinage, de la communauté ou de la nation tout entière, l’entraide a toujours constitué un élément structurant de notre organisation sociale. Cette valeur s’exprime aussi bien dans les campagnes que dans les villes, dans les moments ordinaires comme dans les circonstances exceptionnelles.
Ce qui est remarquable, c’est que cette solidarité ne relève pas uniquement d’une obligation morale, elle procède souvent d’un réflexe collectif presque instinctif. Chaque fois que le Royaume traverse une épreuve, chaque fois qu’une population est touchée par une catastrophe ou qu’une situation difficile exige une mobilisation, les Marocains démontrent une capacité exceptionnelle à se rassembler et à agir ensemble. C’est l’une des expressions les plus fortes de ce que l’on appelle aujourd’hui la Tamaghrabite, ce sentiment d’appartenance à une communauté de destin fondée sur le partage, la responsabilité et l’entraide.
Bien entendu, cette valeur produit des effets très concrets sur le développement humain. Une société solidaire est une société plus résiliante, plus inclusive et plus capable d’accompagner les plus vulnérables. Elle favorise la cohésion sociale, réduit les fractures, renforce la confiance entre les citoyens et crée un environnement propice au progrès collectif.
Mais je dirais que l’apport de la solidarité au développement humain est presque une conséquence naturelle de son existence, et non sa finalité première. Les Marocains ne sont pas solidaires parce que cela améliore les indicateurs de développement, ils le sont parce que cette valeur fait partie de leur héritage, de leur culture et de leur conception des relations humaines. Si cette disposition contribue, comme c’est le cas, à construire une société plus juste, plus équilibrée et plus harmonieuse, alors c’est un bénéfice supplémentaire dont nous pouvons être fiers.
Au fond, la solidarité est l’une des plus grandes richesses immatérielles du Maroc. C’est un patrimoine vivant, transmis de génération en génération, qui continue de renforcer notre unité nationale et notre capacité collective à relever les défis de notre temps. C’est aussi l’une des raisons qui me rendent profondément confiant dans l’avenir de notre pays.
Culture, patrimoine et transmission:
6. Le Maroc est souvent présenté comme un carrefour de civilisations. Comment cette diversité culturelle nourrit-elle votre vision du monde et votre création artistique ?
Le Maroc est souvent présenté comme un carrefour de civilisations, mais je crois qu’il est bien davantage encore, il est lui-même un producteur de civilisation. Depuis des siècles, il ne s’est pas contenté d’accueillir des influences venues d’ailleurs, il les a assimilées, enrichies et transformées en une expérience humaine singulière, fondée sur la rencontre, la coexistence et la création.
Notre identité nationale s’est construite au fil d’une histoire millénaire où se sont entrelacées les composantes amazighe, arabe, africaine, andalouse, méditerranéenne, hébraïque et saharo-hassanie. Cette pluralité n’est pas une juxtaposition de cultures, mais une synthèse vivante qui a donné naissance à une civilisation marocaine originale, reconnaissable dans son architecture, sa musique, sa littérature, sa spiritualité et sa manière d’être au monde.
Cette réalité nourrit profondément ma vision du monde. Elle m’a appris que l’identité ne se renforce pas par le repli, mais par le dialogue, que la diversité n’est pas une menace, mais une richesse, et que les différences peuvent devenir des ponts lorsqu’elles sont portées par le respect et la connaissance mutuelle.
Dans ma création poétique, cette conviction se traduit par une quête permanente des points de rencontre entre les cultures, les sensibilités et les imaginaires. La poésie, en particulier, me semble être l’un des langages les plus universels pour faire dialoguer les êtres au-delà des frontières, des langues et des croyances. J’y cherche moins à célébrer ce qui nous distingue qu’à révéler ce qui nous relie.
Mon pays m’inspire ainsi une vision profondément humaniste, celle d’un monde où les civilisations ne s’affrontent pas mais s’enrichissent mutuellement, où la mémoire devient une source d’avenir, et où la culture demeure l’un des plus puissants vecteurs de paix, de compréhension et de fraternité entre les peuples. C’est sans doute l’un des messages les plus précieux que le Maroc, fort de son histoire et de son identité plurielle, peut aujourd’hui offrir au monde.
7.Pensez-vous que la culture est aujourd’hui suffisamment considérée comme un levier de développement et de cohésion sociale ?
Votre question appelle une réponse nuancée, car elle suppose l’existence d’indicateurs et d’outils de mesure précis permettant d’évaluer la place réelle de la culture dans les politiques publiques et dans la dynamique socio-économique du pays. Je ne dispose pas de ces éléments de manière exhaustive.
Cela étant, si l’on considère la culture sous l’angle de l’industrie culturelle et créative, la réponse me paraît relativement claire : nous n’avons pas encore atteint, au niveau national, le degré de structuration nécessaire pour faire de la culture un véritable moteur de développement économique mesurable et durable.
Pourtant, les expériences internationales démontrent que les industries culturelles et créatives constituent aujourd’hui l’un des secteurs les plus dynamiques de l’économie mondiale. Elles génèrent de la richesse, créent des emplois qualifiés, stimulent l’innovation, renforcent l’attractivité des territoires et contribuent au rayonnement international des nations. La culture n’est plus seulement un patrimoine à préserver ; elle est devenue un investissement stratégique.
Au Maroc, les atouts sont considérables : une histoire plurimillénaire, une diversité culturelle exceptionnelle, un patrimoine matériel et immatériel d’une rare richesse, une création artistique foisonnante et une position géographique qui fait du Royaume un trait d’union entre l’Afrique, le monde arabe, la Méditerranée et l’Europe. Pourtant, ces ressources culturelles ne sont pas encore pleinement intégrées dans un écosystème capable de transformer ce potentiel en valeur économique, sociale et symbolique.
Mais réduire la culture à sa seule dimension économique serait une erreur. Son apport à la cohésion sociale est sans doute encore plus fondamental. La culture est ce qui permet à une société de partager des récits communs, de transmettre ses valeurs, de préserver sa mémoire collective et de créer des espaces de dialogue entre ses différentes composantes. Dans un monde traversé par les tensions identitaires, les fractures sociales et la montée des discours de rejet, elle constitue un puissant facteur de résilience et de rapprochement.
À cet égard, la culture ne doit pas être considérée comme une dépense accessoire ou un secteur réservé aux artistes. Elle est un investissement dans le capital humain, dans la citoyenneté et dans la qualité du vivre-ensemble. Elle contribue à former des individus plus ouverts, plus créatifs et plus aptes à comprendre la complexité du monde.
Je dirais donc que la culture est aujourd’hui davantage reconnue dans les discours que pleinement intégrée dans les stratégies de développement. Le défi consiste désormais à passer d’une logique de valorisation symbolique à une véritable politique de transformation, où la culture serait pensée simultanément comme un levier économique, un outil d’inclusion sociale et un facteur de cohésion nationale. C’est à cette condition qu’elle pourra déployer tout son potentiel au service du développement humain et du progrès collectif
8. Comment préserver l’héritage arabo-andalou et les traditions marocaines tout en répondant aux attentes des nouvelles générations ?
Je pense qu’il faut d’abord dépasser une idée largement répandue selon laquelle il existerait une opposition naturelle entre la préservation de notre héritage et les aspirations des nouvelles générations. L’histoire du Maroc démontre précisément le contraire.
Les traditions marocaines et l’héritage arabo-andalou n’ont jamais été antinomiques avec le progrès, l’ouverture ou le développement. Bien au contraire, ils se sont constitués au fil des siècles dans un mouvement permanent d’échanges, d’innovation et d’enrichissement mutuel. La civilisation arabo-andalouse elle-même fut l’une des plus brillantes synthèses entre savoir, création artistique, recherche scientifique et ouverture sur le monde. Quant au Maroc, il a toujours su conjuguer fidélité à ses racines et capacité d’adaptation aux évolutions de son époque.
La jeunesse marocaine d’aujourd’hui ne rejette pas nécessairement cet héritage ; elle souhaite avant tout qu’il lui parle, qu’il fasse sens dans son quotidien et qu’il soit présenté dans un langage qu’elle comprend. Le véritable défi n’est donc pas de choisir entre tradition et modernité, mais de créer les conditions de leur dialogue.
Préserver cet héritage suppose d’abord de le transmettre. Cela passe par l’éducation, par la valorisation de l’histoire, des arts, de la musique andalouse, de l’artisanat, de l’architecture, des traditions orales et des savoir-faire qui constituent la mémoire vivante de notre pays. Mais cette transmission ne peut se limiter à une approche patrimoniale ou nostalgique. Elle doit s’appuyer sur les outils contemporains, les technologies numériques, les réseaux sociaux, les industries culturelles et les nouvelles formes de création qui permettent aux jeunes de se réapproprier cet héritage.
Il est également essentiel de faire comprendre que notre patrimoine n’est pas un vestige du passé mais une ressource pour l’avenir. Les valeurs qui le traversent, l’excellence, le goût du beau, la recherche de l’harmonie, l’ouverture à l’autre, le dialogue entre les cultures et le respect de la connaissance, demeurent pleinement actuelles et peuvent inspirer les réponses aux défis contemporains.
Le Maroc dispose à cet égard d’un avantage précieux, son identité plurielle. Grâce à la richesse de ses composantes multiples, il offre aux nouvelles générations un héritage profondément enraciné mais naturellement ouvert sur le monde. Cette pluralité constitue une force et non une contradiction.
Préserver l’héritage arabo-andalou et les traditions marocaines ne signifie donc pas les figer dans le passé. Cela consiste à les faire vivre, à les réinventer et à les transmettre comme une source d’inspiration pour construire l’avenir. Car une jeunesse qui connaît ses racines est généralement mieux armée pour affronter les mutations du monde et pour participer pleinement à son développement. C’est dans cet équilibre entre mémoire et innovation que réside, à mon sens, la véritable modernité marocaine.
La poésie comme expression de l’âme:

9. Après Patch-Words, L’Amour émoi puis Patchwords II, L’Amour en vers, vous publiez aujourd’hui La Nuit du Jeudi…le Souffle du Vendredi. Que représente ce troisième recueil dans votre parcours littéraire ?
Ce troisième recueil occupe une place particulière dans mon parcours littéraire, car il est sans doute le plus intime et le plus spirituel de tous ceux que j’ai publiés jusqu’à présent. Si mes précédents ouvrages exploraient déjà les territoires de l’émotion, de l’amour et de la sensibilité humaine, La Nuit du Jeudi… le Souffle du Vendredi s’inscrit davantage dans une démarche de méditation intérieure et de quête de sens.
Ce livre est né d’un rendez-vous que je m’impose depuis de nombreuses années avec une régularité presque sacrée. Chaque jeudi soir, je prends volontairement mes distances avec le tumulte du quotidien, avec les impératifs de l’action, les urgences du monde et cette part de prosaïsme qui finit souvent par envahir nos vies. C’est un moment de retrait, de silence et d’écoute intérieure.
J’aime considérer cet instant comme une transition entre deux temporalités, celle de l’agitation des jours et celle d’un espace plus apaisé où l’esprit peut se recentrer sur l’essentiel. Durant ces heures particulières, je tente de me délester du poids des habitudes, de ce que j’appelle parfois la « gravité terrestre », pour laisser davantage de place à la réflexion, à la contemplation et à la transcendance.
Dans ces moments-là, je laisse le cœur prendre les rênes de la pensée. La raison ne disparaît pas, mais elle cède la première place à l’intuition, à l’émotion et à cette part plus profonde de nous-mêmes qui cherche souvent à s’exprimer sans en avoir l’occasion. Les textes qui composent ce recueil sont nés de cet état d’esprit. Ils prennent la forme de supplications, de méditations, de questionnements et parfois de simples confidences adressées à la vie, aux êtres aimés ou au Créateur.
Au fil du temps, ces vers sont devenus bien davantage qu’un exercice d’écriture. Ils ont créé un lien particulier avec de nombreux lecteurs et amis auxquels je partageais régulièrement ces textes. J’ai été profondément touché de constater que ces réflexions, pourtant très personnelles à l’origine, trouvaient un écho dans l’expérience intime d’autres personnes. Beaucoup y ont retrouvé leurs propres interrogations, leurs espérances, leurs moments de doute ou leurs aspirations spirituelles.
Je crois que ce recueil témoigne avant tout d’un besoin universel, celui de ralentir, de retrouver un dialogue avec soi-même et de préserver un espace intérieur dans un monde qui nous sollicite en permanence. Il s’inscrit dans une sensibilité que l’on pourrait qualifier de spirituelle, parfois proche de l’inspiration soufie, non pas dans une perspective doctrinale, mais dans cette volonté de chercher le sens derrière les apparences, de faire dialoguer le cœur et l’esprit, et de replacer l’humain au centre de son propre cheminement.
Si je devais résumer ce que représente La Nuit du Jeudi… le Souffle du Vendredi, je dirais qu’il est l’expression d’un rendez-vous fidèle avec l’intériorité. Un rendez-vous devenu au fil des années une discipline de l’âme, une respiration nécessaire et, finalement, une invitation adressée à chacun à prendre le temps de s’écouter pour mieux entendre le monde.
10. Pourquoi avoir choisi cette fois-ci d’écrire entièrement en langue arabe ?
Le choix d’écrire entièrement en langue arabe pour ce recueil n’est ni fortuit ni uniquement littéraire. Il s’est imposé à moi de manière presque naturelle, parce qu’il correspondait à la nature même des textes que je souhaitais faire naître.
Chaque langue possède son génie propre, sa musique intérieure, son imaginaire et sa manière singulière d’habiter le monde. J’ai toujours entretenu une relation privilégiée avec la langue française, que j’apprécie pour sa précision, son élégance, sa richesse littéraire et sa remarquable capacité à exprimer les nuances de la pensée et des sentiments. C’est une langue qui a porté de magnifiques pages de poésie, d’amour et d’humanisme, et à laquelle je demeure profondément attaché.
Mais pour ce recueil précis, j’ai ressenti que seule la langue arabe pouvait porter pleinement la charge émotionnelle, spirituelle, identitaire et mémorielle des textes que j’avais à écrire. Ces poèmes sont nés d’une démarche intérieure où se croisent l’invocation, la méditation, la quête de sens et une certaine forme de dialogue avec l’invisible. Or l’arabe possède, dans ce registre, une profondeur particulière qui dépasse la seule dimension linguistique.
C’est la langue dans laquelle résonnent des siècles de spiritualité, de poésie, de philosophie et de transmission. C’est aussi la langue de mon héritage familial, celle que mon père, Mohammed Ben Yahia Tanjaoui, m’a appris à aimer avec passion et exigence. Grâce à lui, j’ai découvert non seulement sa richesse lexicale et sa beauté formelle, mais également sa capacité unique à faire cohabiter la pensée, l’émotion et l’élévation spirituelle dans une même expression.
L’arabe possède cette faculté rare de relier plusieurs dimensions de l’être en un seul mouvement, la mémoire, la foi, l’identité, la sensibilité et la contemplation. Certaines notions, certains élans du cœur, certaines formes de supplication ou de méditation y trouvent une résonance particulière qu’il serait difficile, sinon impossible, de restituer avec la même intensité dans une autre langue.
Je ne dirais pas pour autant que l’arabe est supérieur aux autres langues. Chaque langue ouvre une fenêtre différente sur le monde. Mais je crois que pour exprimer ce que porte La Nuit du Jeudi… le Souffle du Vendredi, pour traduire cette relation intime entre le cœur, la parole et le spirituel, l’arabe était le véhicule le plus juste.
En réalité, ce choix est aussi une forme de fidélité. Fidélité à une tradition poétique séculaire, fidélité à une langue qui a façonné une part essentielle de mon imaginaire, fidélité enfin à cette voix intérieure qui me dictait ces vers dans sa langue naturelle. Car certains textes ne choisissent pas seulement leur auteur, ils choisissent également la langue dans laquelle ils souhaitent être écrits. Et ceux-ci, dès leur naissance, parlaient arabe.
11. Le titre de votre nouvel ouvrage est à la fois poétique et spirituel. Quel message souhaitez-vous transmettre à travers cette œuvre ?
C’est plutôt un partage qu’un souhait de transmission de message. L’ouvrage est davantage orienté vers la transmission d’une vision du monde et son partage avec mon prochain, en invitant le lecteur à y puiser une force de la foi, celle qui permet de voir le monde autrement, par le biais de l’amour, de la paix, de l’altérité, et surtout par l’emprunt de la voie de détachement des besoins accessoires dont le poids empêche de retrouver la sérénité originelle.
12. Comment naissent vos poèmes ? Sont-ils le fruit de l’inspiration, de l’expérience vécue ou d’une réflexion plus profonde sur l’humain ?
Mes poèmes naissent rarement d’une simple inspiration soudaine. Ils surgissent plutôt de la rencontre entre une émotion vécue, une observation du monde et une interrogation plus profonde sur la condition humaine. Une image, un regard, une rencontre, un souvenir ou parfois même un silence peuvent constituer l’étincelle initiale qui continue pendant un moment à nourrir ma contemplentation jusqu’à l’instant de l’écriture. Mais l’écriture commence véritablement lorsque cette émotion cherche un sens plus vaste que l’expérience personnelle.
La poésie est pour moi un cheminement intérieur. Elle me permet d’explorer ce qui relie les êtres humains au-delà de leurs différences : l’amour, la quête de sens, la fragilité, l’espérance, le rapport au temps et à la transcendance. Mes textes puisent souvent dans le vécu, mais ils cherchent à dépasser l’anecdote pour atteindre une dimension universelle.
J’écris lorsque je ressens qu’une émotion ou une intuition réclame d’être traduite en mots. Le poème devient alors un espace de dialogue entre le visible et l’invisible, entre ce que nous vivons et ce que nous pressentons. C’est sans doute dans cet équilibre entre expérience, réflexion et émerveillement que naît ma poésie.
13. L’amour demeure un thème récurrent dans vos écrits. Comment définissez-vous cet amour qui traverse votre œuvre ?
J’ai la conviction profonde que l’amour est le prisme qui nous donne un regard sur l’éternité. Dans le cours ordinaire de nos existences, nous sommes soumis au temps, à ses urgences, à ses limites et à son inexorable passage. Pourtant, certains instants d’amour semblent échapper à cette condition. Qu’il s’agisse de la contemplation d’un être aimé, de l’élan désintéressé vers autrui, de l’émerveillement devant la beauté ou de l’expérience spirituelle, nous éprouvons alors le sentiment fugace mais puissant de toucher quelque chose qui ne meurt pas. L’amour ouvre une fenêtre sur l’infini, il nous permet de pressentir que notre destinée ne se réduit pas à l’horizon du temps. C’est pourquoi il occupe une place si centrale dans mon écriture, non seulement parce qu’il unit les êtres, mais parce qu’il révèle, derrière le visible, la présence discrète de l’éternel.
L’amour qui traverse mon œuvre ne se limite pas au sentiment amoureux, même s’il en constitue parfois le point de départ. Je le conçois comme une force fondamentale qui relie les êtres entre eux, les relie au monde et, plus profondément encore, à ce qui les dépasse.
C’est un amour qui emprunte plusieurs visages : l’amour d’un être cher, l’amour filial, l’amitié, l’attachement à une ville, à une culture, à une mémoire, mais aussi cet élan intérieur qui pousse l’homme à rechercher la beauté, la vérité et la lumière. Dans ma sensibilité, l’amour est moins une possession qu’une présence ; moins un désir de retenir qu’une capacité à accueillir.
La tradition poétique et spirituelle qui m’inspire, notamment celle des grands maîtres soufis, m’a appris que l’amour est un chemin de connaissance. À travers l’autre, nous découvrons souvent une part ignorée de nous-mêmes. À travers la beauté du monde, nous pressentons quelque chose de plus vaste que nous.
Si l’amour revient si souvent dans mes écrits, c’est parce qu’il me semble être l’une des rares forces capables de réconcilier les contraires, l’intime et l’universel, le corps et l’esprit, la mémoire et l’espérance. Dans un monde souvent traversé par les fractures et les oppositions, il demeure à mes yeux une forme de résistance douce, mais essentielle.
Au fond, l’amour dont je parle dans mes poèmes est peut-être cette énergie discrète qui nous rappelle que nous ne sommes pas séparés les uns des autres, mais participants d’une même aventure humaine et spirituelle. C’est lui qui donne sens à nos rencontres, à nos pertes, à nos espérances et, finalement, à notre passage sur terre.
Musique et créativité:

14. Vous êtes également musicien. Quel dialogue existe-t-il entre la musique et la poésie dans votre univers artistique ?
La musique et la poésie sont, à mes yeux, deux faces d’un même chemin. Toutes deux naissent d’un besoin profondément humain : celui de dire notre amour du monde, de donner forme à l’émotion et de partager ce qui, souvent, échappe au langage ordinaire. Lorsque les mots atteignent leurs limites, la musique prend le relais, lorsque la mélodie cherche un sens plus précis, la poésie lui offre ses images et ses symboles. Elles se complètent et s’enrichissent mutuellement.
Dans mon parcours, je n’ai jamais véritablement séparé l’une de l’autre. La poésie possède sa propre musicalité, faite de rythme, de souffle et de silences. Quant à la musique, elle raconte souvent des histoires et transmet des émotions avec une puissance qui relève de la poésie. Lorsque j’écris un poème, j’écoute souvent sa cadence intérieure avant même de m’attacher à son sens. Et lorsque je joue ou compose, je cherche toujours cette part de récit et de profondeur qui appartient à l’univers poétique.
Toutes deux sont aussi des langages de l’harmonie. Elles nous rappellent que derrière les dissonances apparentes de l’existence se cache une aspiration commune à la beauté, à la communion et à l’élévation. Dans un monde souvent fragmenté, elles ont le pouvoir de rassembler les sensibilités au-delà des langues, des cultures et des croyances.
Plus profondément encore, je crois que la musique et la poésie sont deux manières complémentaires d’approcher l’invisible. Elles donnent une voix à ce que le cœur pressent sans toujours pouvoir l’expliquer. Elles nous permettent de traduire en partage ce qui, autrement, demeurerait silencieux.
Au fond, qu’il s’agisse d’un vers ou d’une mélodie, la démarche reste la même, offrir au monde une part d’amour. Car si la poésie est une musique qui se fait parole, la musique est une poésie qui s’affranchit des mots, et toutes deux nous invitent à reconnaître, dans la beauté, une présence qui nous dépasse et nous relie les uns aux autres.
Lorsque j’écris un poème, il est en réalité déjà né sous une autre forme. Avant de devenir mots sur la page, il a souvent été chanté dans ma tête et dans mon cœur. J’en perçois d’abord le rythme, les respirations, les élans et les silences, comme une mélodie intérieure qui cherche son chemin. Les vers viennent ensuite épouser cette musique intime. C’est sans doute pour cela que je ne conçois pas la poésie comme un simple exercice d’écriture, mais comme une expérience profondément musicale. Chaque poème possède sa propre partition secrète, et mon travail consiste à l’écouter avec suffisamment d’attention pour lui permettre de se révéler. Ainsi, avant même d’être lu, le poème a déjà été entendu, avant même d’être écrit, il a déjà été chanté.
Jeunesse et avenir:

15. Quel regard portez-vous sur la vitalité de la scène culturelle marocaine aujourd’hui ?
Je porte sur la scène culturelle marocaine un regard profondément confiant. Notre pays traverse une période particulièrement féconde sur le plan de la création artistique, littéraire et intellectuelle. Dans toutes les disciplines, qu’il s’agisse de la littérature, de la musique, du cinéma, des arts visuels, du théâtre ou des nouvelles formes d’expression numérique, de nombreux talents émergent et contribuent à enrichir le paysage culturel national.
Ce qui me paraît particulièrement encourageant, c’est la capacité des nouvelles générations à s’approprier leur héritage tout en développant des formes d’expression contemporaines. Elles démontrent qu’il est possible d’être profondément enraciné dans son identité tout en étant pleinement ouvert aux influences du monde.
Je crois également que le Maroc dispose aujourd’hui d’atouts considérables pour devenir l’un des grands pôles culturels du continent africain et de l’espace méditerranéen. Son histoire, sa diversité culturelle, son patrimoine et sa stabilité lui confèrent une position singulière.
Le défi consiste désormais à poursuivre les efforts de structuration des industries culturelles et créatives afin de permettre aux artistes, aux écrivains et aux créateurs de disposer d’un environnement favorable à l’épanouissement de leur talent. Car la culture n’est pas seulement une expression de l’âme d’une nation, elle est aussi un investissement dans son avenir.
16. Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes Marocains qui cherchent à concilier réussite professionnelle, créativité et engagement citoyen ?
Je voudrais leur dire qu’il n’existe aucune contradiction entre ces différentes aspirations. On présente parfois la réussite professionnelle, la créativité et l’engagement citoyen comme des chemins distincts. Je crois au contraire qu’ils peuvent se renforcer mutuellement.
La réussite professionnelle donne les moyens d’agir, la créativité permet d’imaginer des solutions nouvelles et l’engagement citoyen donne un sens à l’action. Lorsqu’ils avancent ensemble, ils contribuent à construire une vie plus riche et plus équilibrée.
Je les encouragerais également à ne jamais renoncer à leur singularité. Chacun possède un talent, une sensibilité ou une vocation qui lui est propre. Le véritable défi n’est pas de ressembler aux autres mais de devenir pleinement soi-même.
Enfin, je leur dirais de ne jamais perdre confiance dans leur pays. Le Maroc offre aujourd’hui de nombreuses opportunités à celles et ceux qui sont prêts à apprendre, à travailler et à entreprendre. Notre jeunesse constitue l’une des plus grandes richesses du Royaume, et je suis convaincu qu’elle jouera un rôle décisif dans les transformations à venir.
17. Quelles sont, selon vous, les qualités indispensables pour réussir dans un monde en constante mutation ?
Je crois que la première qualité est la capacité d’apprendre tout au long de sa vie. Nous vivons dans un monde où les connaissances évoluent à une vitesse inédite. Celui qui cesse d’apprendre finit rapidement par se priver d’une partie de son avenir.
La seconde est l’adaptabilité. Il ne s’agit pas de renoncer à ses convictions, mais de savoir évoluer avec son temps, accueillir le changement et transformer les défis en opportunités.
J’ajouterais l’esprit critique, qui permet de discerner l’essentiel dans un univers saturé d’informations, ainsi que la créativité, devenue une ressource stratégique dans toutes les activités humaines.
Mais au-delà de ces compétences, je demeure convaincu que les valeurs et qualités humaines restent les plus importantes. L’intégrité, le sens des responsabilités, le respect des autres, l’empathie et la capacité à travailler collectivement demeurent les véritables fondements de toute réussite durable.
Dans un monde en mutation permanente, les technologies changent rapidement, les valeurs, elles, demeurent des repères indispensables.
Le Maroc, l’Afrique et le rayonnement culturel:
18.Le Maroc renforce aujourd’hui sa présence sur le continent africain. Quel rôle la culture peut-elle jouer dans le rapprochement entre les peuples africains ?
La culture est sans doute l’un des instruments les plus puissants du rapprochement entre les peuples africains. Elle agit là où les frontières politiques, linguistiques ou économiques peuvent parfois créer des distances.
L’Afrique possède une richesse culturelle exceptionnelle. Ses traditions orales, ses littératures, ses musiques, ses langues et ses expressions artistiques racontent des histoires différentes mais souvent traversées par des aspirations communes : la dignité, la liberté, la transmission, la solidarité et l’espérance.
Le Maroc dispose dans ce domaine d’une responsabilité particulière. Son histoire l’a placé à la croisée de plusieurs espaces culturels, africain, arabe, méditerranéen et atlantique. Cette position lui permet de jouer un rôle de passerelle et de facilitateur du dialogue.
Je suis convaincu que les échanges artistiques, les rencontres littéraires, les projets culturels communs et la circulation des œuvres constituent des vecteurs essentiels d’une intégration africaine fondée sur la connaissance mutuelle et le respect des identités. Les économies peuvent rapprocher les intérêts, la culture rapproche les cœurs.
19. En tant qu’homme de culture et observateur de l’évolution du Royaume, quels sontles principaux atouts qui permettent au Maroc de consolider son rayonnement régional et international ?
Le premier atout du Maroc est sans aucun doute son capital humain. La qualité de ses femmes et de ses hommes, leur créativité, leur capacité d’adaptation et leur attachement à leur pays constituent une ressource inestimable.
Le second réside dans son identité plurielle. Peu de nations peuvent revendiquer une synthèse aussi harmonieuse entre les héritages amazigh, arabe, africain, andalou, hébraïque, méditerranéen et saharo-hassanien. Cette diversité constitue une force et un facteur d’ouverture.
Le troisième atout est la stabilité institutionnelle dont bénéficie le Royaume, ainsi que sa capacité à inscrire son développement dans une vision de long terme.
J’ajouterais enfin sa culture. Le Maroc possède un patrimoine matériel et immatériel exceptionnel, mais également une capacité de création contemporaine qui renforce son attractivité et son influence.
Au fond, le rayonnement d’un pays ne se mesure pas seulement à sa puissance économique ou diplomatique. Il se mesure aussi à sa capacité à inspirer confiance, à transmettre des valeurs et à contribuer positivement au dialogue entre les peuples. Le Maroc dispose de tous les atouts pour poursuivre cette ambition.
20. Si vous deviez résumer votre parcours, de la médina de Tétouan jusqu’à vos responsabilités actuelles et votre aventure littéraire, en une seule conviction, laquelle serait-elle ?
S’il me fallait résumer mon parcours en une seule conviction, je dirais ceci : lorsque Dieu vous Tend la Main, il faut avoir la confiance de la saisir et de se laisser porter loin vers un monde plus humain.
Avec le recul, je réalise que les étapes les plus importantes de ma vie n’ont pas toujours été celles que j’avais planifiées. Elles sont souvent nées de rencontres, d’opportunités inattendues, de signes parfois discrets qui m’ont invité à emprunter un chemin que je n’avais pas imaginé. J’ai appris que l’existence ne se construit pas uniquement par la volonté personnelle, elle se nourrit aussi d’une forme de confiance dans ce qui nous dépasse et nous guide.
Cette confiance ne signifie ni passivité ni renoncement à l’effort. Elle implique au contraire de mettre ses talents au service du bien, de rester fidèle à ses valeurs et d’avancer avec humilité, tout en acceptant que certains horizons se révèlent au fur et à mesure du voyage. Les sciences m’ont appris la rigueur, la culture m’a appris l’ouverture, la poésie m’a appris l’écoute, et le service public m’a appris que l’accomplissement individuel ne prend tout son sens que lorsqu’il contribue au bien commun.
Si je suis resté attaché à la culture, à la solidarité et à la transmission, c’est parce que je suis convaincu qu’elles constituent les chemins les plus sûrs vers cette humanité à laquelle nous aspirons tous. Dans un monde souvent marqué par la vitesse, les divisions et les incertitudes, nous avons plus que jamais besoin de ce qui rapproche les êtres plutôt que de ce qui les sépare.
Au fond, je crois que chaque existence est une invitation à élargir le cercle de la fraternité. Lorsque Dieu nous tend la main, Il nous appelle peut-être simplement à devenir davantage humains, plus attentifs aux autres, plus conscients de la beauté du monde et plus disponibles à l’amour. C’est cette conviction qui a guidé mon parcours et qui continue aujourd’hui d’éclairer mon chemin.
